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Lettre d'un soldat allemand

 

Chère madame Deschamps,

4 janvier 1930 Berlin, Allemagne

La culpabilité ne cesse de me traquer et me rattrape. La guerre a été injuste pour tous, et j'ai connu votre mari, le menuisier David Deschamps. Je suis un ancien soldat allemand et je me suis juré d'apprendre le français dans l'espoir de pouvoir, un jour, vous écrire une lettre, voilà chose faite. Je souhaite que cette lettre vous apporte des réponses à vous et vos enfants et arrête la souffrance que vous êtes sûrement en train de vivre.

Le 22 août 1916, lors de la bataille de Verdun, les bombes ne cessaient d'exploser, les mitrailleuses de mitrailler, les shrapnels de déverser leurs pluies meurtrières de billes de plombs. Plus aucune touffe d'herbe ne se risquait à sortir, plus aucun arbre ne tenait debout à des kilomètres à la ronde et des centaines de corps, tels de véritables charpies, étaient étalés sur le sol. Nous avions l'impression d'être en enfer, le ciel était gris, voire noir, toute la journée de par la fumée des canons. Nous n'avions pas vu le soleil depuis une éternité.

Lors d'une salve de balles particulièrement intense et nourrie, j'ai trouvé refuge dans un trou d'obus. Je m'y suis assis, j'ai pris le temps de souffler deux secondes, de retrouver un petit moment de tranquillité qui contrastait étonnamment, même étrangement avec le chaos extérieur. Tout à coup, un soldat français a surgi de nulle part cherchant également refuge dans ce même trou d’obus. Pris de panique, presque instinctivement, automatiquement je l'ai abattu.

Ce n'est que quelques secondes plus tard, le pic d'adrénaline retombé que j'ai vu L'Homme en face de moi, cet Homme qui vivait sûrement les mêmes souffrances que moi de l'autre côté des tranchées, j'ai vu la détresse dans ces yeux, j'ai vu ses blessures et j'ai tout tenté pour le réanimer, en vain. Aujourd'hui je ne demande aucun pardon, j'ai agi sur l'instant, j'ai vu le militaire, l'adversaire, le français dont on nous avait dit tant de mauvaises choses, au lieu de voir l'Homme, sa famille et sa vie que je venais de détruire.

Depuis ce jour-là le souvenir de cet homme, votre mari, me hante, me déchire le cœur, me poursuit, m'emplit de remords, me détruit. J'ai abattu un homme froidement et je ne m'en remettrai jamais. C'est pourquoi, à partir d'aujourd'hui, je ferai tout ce qui est en mon possible pour vous soutenir si vous le souhaitez. Au contraire si vous ne voulez plus entendre parler de moi, ne répondez pas à cette lettre. Je tiens à ce que vous preniez cette lettre non pas comme une lettre d'excuse ni de rachat, mon acte est impardonnable, je souhaite que cette lettre soit un témoignage des horreurs de la guerre, du fait que l'on nous a fait voir l'ennemi avant l'Homme, le soldat avant l'être, l'adversaire avant le prix de la vie.

J'espère que cette lettre arrivera à destination et qu'elle vous apportera les réponses dont vous avez besoin.

Paul, ex-soldat allemand envoyé au front début 1916, revenu traumatisé à vie et avec un bras manquant.

Alexis VEYSSIERE

Luna

Fut un temps tu me regardais ...

 

Lors d'un été comme les autres, je voulais changer, devenir la meilleure version de moi-même. Aujourd'hui encore, je ne le regrette pas. Cet été-là, j'ai décidé de travailler, c'était une petite friperie, j'habitais dans un petit village à la campagne. Il y avait un garçon qui travaillait avec moi. Comme disaient les plus âgées, ça nous faisait la pièce. Seulement deux ans de plus que moi, le genre à sourire tout le temps, à rigoler à tout, et surtout le genre à en faire craquer plus d'une. J'étais un peu troublée, je l'avoue. Au début, disons la première semaine, je ne faisais pas vraiment attention à lui. Mais à force d'entendre son rire, je tombais sous son charme. Vous l'auriez entendu, d'une douceur à en couper le souffle. Un soir, je ne travaillais pas et je faisais défiler de nombreuses choses inintéressantes, pensant à lui. Et c'est là que j'ai compris. Je pouvais lui parler par téléphone comme j'étais trop timide pour lui parler à la friperie. Alors sur les réseaux j'ai cherché son nom de famille, son prénom, des pseudonymes ... Puis, j’ai fini par trouver. Je l'ai ajouté et il m'a ajoutée en retour. Cela n'est peut-être rien pour vous mais c'était déjà tout pour moi. À partir de ce moment-là on a discuté un peu et j'ai découvert que nous avions les même goûts musicaux. Pour moi c'était comme un lien, une connexion, mais pour lui n'étais-je pas la « petite » de la friperie? Malgré les doutes et les craintes j'ai continué à lui parler mais ce n'était pas moi qui lui envoyais souvent des messages, mais bien lui. Étonnement, il me donnait de nombreux signes qui pouvaient me laisser croire que mes sentiments étaient réciproques. Au début, nous nous parlions l'après-midi. Puis c'est là que j'ai vraiment appris à le connaître, très souvent le soir, je ne saurais dire vers quelles heures, parfois vingt-deux heures parfois vingt-trois heures, il m'envoyait un message. Un message insignifiant mais qui me faisait sentir spéciale, qui me laissait croire que j'avais de l'importance. Nos échanges duraient des heures. C'était la première fois que je ressentais le besoin de parler à quelqu'un. Très souvent, je ne savais pas quoi dire. Je suis quelqu'un qui aime que tout soit préparé, réfléchi. Mais avec lui, rien ne l'était, tout était dit ou fait sans réflexion préalable. Parfois lorsqu'on parlait, j'avais envie de lui dire ce que je ressentais. Mais je n'osais pas le faire. Je répondais simplement à ses messages, le sourire aux lèvres. Malgré tout parfois j'envisageais de me lancer :

« Je ne sais pas comment t'expliquer ce que je ressens pour toi, puisque dire que je suis amoureuse de toi serait passer pour une folle. C'est à chaque fois comme ça lorsque je parle avec quelqu'un que j'aime bien, j'égare mes mots, moi d'habitude si bavarde, je n'ai plus de mots. Je sais qu'avec toi je pourrais parler pendant des heures de tout et de rien, autant ce qui te passionne que ce qui me passionne, car je sens que tu es une personne qui peut être très à l'écoute. Alors malgré moi, j'aimerais que tu saches que tu m'intimides. Pourtant, j'ai essayé de faire des efforts, en t'envoyant des vidéos sur le réseau « tiktok », en disant des choses qui portent à réfléchir pour que tu m'envoies un message. Mais est-ce que c'est moi? En agissant de la sorte, j'ai l'impression que tu me prends encore plus comme une enfant. Je t'avoue être attirée par toi, me vois-tu comme la collégienne de la friperie ? J'aimerais te parler pendant des heures, t'avouer mes sentiments les plus profonds, t'expliquer les raisons de mon amour pour toi mais je suis trop troublée. Travaillant ensemble, je ne souhaite pas rendre la situation gênante. Alors sincèrement, j'espère que ce que je te dis ne te gêne pas. Tu es une personne incroyable, dotée de très bon goût musicaux, d'une patience à en rendre jaloux et d'une beauté « époustouflante ». Je fais la poétesse mais au fond de moi, la seule chose que je veux c'est pouvoir te parler sans penser aux conséquences. Il y a des situations qui font peur. Là celle-ci je l'appréhende. Notre patron me dit que je suis super jolie et super intelligente et que tout cela t'intimide. Parfois, je prends du recul pour analyser nos conversations. Au fond de moi, j'espère qu'il a raison et qu'en fait, toi aussi tu m'aimes bien ! À chacun de nos échanges, les problèmes semblent disparaître, j'aimerai qu'on s'allonge dans l'herbe et qu'on discute jusqu'à ce qu'il commence à faire nuit. » Mais ce message, je ne l'enverrai pas. Je reste dans l'incertitude de lui envoyer. Puis viens la fin de l'été et c'est là que ma pire frayeur arrive. Et s'il partait, comme ce travail saisonnier sera fini? Et s'il ne me considérait que comme sa collègue ? Et si dès que l'on ne se verra plus, de ses nouvelles je n'aurai plus? On m'a souvent dit qu’« on reconstruirait le monde avec des «si»», mais pourtant je ne peux pas m'en empêcher. Ces pensées ne sont que très peu souvent fausses. Ce jour-là nous étions un samedi, c'était la « dernière » fois que l'on se voyait. Nos regards n'arrêtaient pas de se croiser : ses yeux, son sourire, ses yeux, ses mains. Toutes ces petites choses que j'avais remarquées tout l'été. Je ne les verrai plus. J'avais pourtant encore espoir ! Je songeais à nos échanges, mais encore une fois ce n'était qu'une pensée. Les cours reprirent, son sport aussi ainsi que toutes ses activités. Pendant deux semaines, j'ai essayé de lui envoyer des messages. Il ne me répondait pas comme avant, froid comme la glace, utilisant de petit mots et me répondant longtemps après, me montrant que je n'étais plus une priorité. Même si moi je continuais mon petit travail dans la friperie les week-ends, lui, étant trop occupé avait arrêté. Je n'avais plus aucune raison de lui envoyer de message, pourtant je ne pouvais pas m'en empêcher, chaque mot, chaque geste, tout me faisait penser à lui. Alors j'ai essayé de me limiter et puisque je ne le voyais plus et qu'il ne m'envoyait plus de messages, mes pensées tournaient un peu moins autour de lui. Mon patron fit appel à lui pour le travail. Lorsque je l'ai revu, il était comme avant. Il n'avait changé avec personne sauf avec moi. Je me suis sentie nulle. Comme si en fait toutes les choses qu'il m'avait dites s'avéraient être fausses, à commencer par sa fameuse promesse, lorsqu'il m'avait dit qu'il n'arrêterait pas de me parler en raison de la reprise des cours. Alors, quand je suis rentrée j'ai encore retranscrit mes sentiments sur du papier. Papier que je ne lui enverrai jamais, mais ça, il ne s'en rendra sûrement jamais compte. J'étais tombée amoureuse de lui.

 

« J'aurais aimé pouvoir te dire ce que je ressens pour toi. Tout ce qui s'est passé entre nous, chaque chose que tu m'as dite est encrée dans mon âme, comme si tu l'avais écrit avec une encre ineffaçable. Je t'aime. Finalement je ne te le dirais pas, je ne veux pas de gêne à la friperie. Si tu savais comme j'ai envie de te parler chaque seconde, toute mon âme te demande mais tu ne viens pas. Connecté, en ligne, mais pas à moi. J'attends ton signe, j'crois qu'y en a pas ». Peut-être cette chanson a été écrite pour nous. Tu as été si gentil avec moi que je suis tombée amoureuse. Mais dès que tu l'as remarqué, tu as fui. Je te suis mais je sais bien que je ne vais pas te suivre éternellement. Aucune querelle entre nous, c'est tout ce que je veux. Pourtant j'aimerais tellement pouvoir te dire à quel point mes yeux te cherchent partout où tu n'es pas. J'aimerais tant te dire comment mon cœur se serre quand je vois que tu ne répondras jamais comme tu l'as fait ces nuits-là.

Peut-être que tu avais besoin d'attention ces fois-ci. Mais moi aussi, j'ai besoin de ton attention. Je veux ton amour. Je veux ton âme. Je veux chaque partie de toi que chacun n'a pas. Je veux pouvoir toucher tes mains, pouvoir te regarder dans les yeux sans devoir détourner les miens. »

Voilà maintenant plus d'un mois que j'ai écrit cela. Voilà un mois que je ne t'ai pas vu mais pourtant je pense à toi. J'aurais tellement aimé que tu me regardes de la manière dont je te regardais ! Encore une fois j'y ai cru! J'ai cru en toi, en tes paroles, en nos conversations, en nos points communs, j'ai cru en nous. Trop croire c'est être naïf et ces derniers mois, je l'ai un peu trop été.

Fut un temps tu me regardais, aujourd'hui même un regard tu ne m'as pas jeté.

Luna GANNE

gabin

Anecdote sur le pire résistant de la seconde guerre mondiale

 

 

 

Durant la seconde guerre mondiale, dans un petit village de la Corrèze, un groupe de quatre résistants a œuvré dans le but de défendre sa patrie. C'étaient des gars du pays, pour la plupart des fils de paysans qui se cachaient dans les bois. La Corrèze est un département boisé, riche en arbres, riche en forêts, alors il y avait de quoi se planquer.

 

Ce groupe de jeunes gens savait qu'il pouvait compter sur le père de l'un d'entre eux, un paysan fort honnête, possédant de nombreuses terres, et dont la famille ne manquait de rien durant la guerre, car elle possédait de quoi vivre : poules, vaches, lapins, céréales : le lait et le pain, ça y allait bon train.

Les quatre jeunes hommes formaient une équipe singulière. Le chef était d'une précision glaciale, capable d'évaluer une situation en un regard. Le bras droit, ingénieux et méthodique, était maître dans l'art des pièges. Le bras gauche, le bourrin, était toujours prêt à foncer tête baissée. Quant au plus jeune, impulsif et naïf, sa maladresse faisait souvent trembler ses camarades.

 

Tous quatre connaissaient chaque recoin des forêts denses qui les protégeaient. La Corrèze offrait un refuge naturel parfait, mais la menace allemande rôdait toujours, invisible et imminente.

 

Alors un jour, une attaque survint. Cachés derrière les arbres, le souffle court, le cœur battant à tout rompre, ils aperçurent la patrouille allemande. L'adrénaline monta, les mains moites, chaque pas était un calcul, chaque mouvement pesé avec une prudence extrême.

Puis ce fut le chaos. Le plus jeune lança une grenade défensive ... mais oublia le levier de sécurité. L'explosion déchira le silence de la forêt. Le jeune résistant fut fauché sur le coup, projeté comme une poupée de chiffon. Le souffle violent jeta ses camarades au sol, le monde se brouilla dans un nuage de fumée et de poussière. Des cris, le fracas du métal, et la peur pure envahirent chaque seconde.

Du côté des résistants, le bilan fut lourd : un mort, deux blessés et trois capturés. Du côté allemand, un seul soldat fut blessé.

Quelques heures plus tard, dans l'infirmerie d'une base allemande, un officier s'approcha du soldat blessé, le visage dur.

  • « Gunter, tu as été le seul blessé. Que s'est-il passé? »

  • « Un des résistants a voulu lancer une grenade défensive », répondit Gunter d'une voix tremblante.

« Elle a explosé avant qu'il ne puisse la lancer, et un shrapnel m'a touché. »

Le silence s'abattit sur la pièce. Gunter fixa le plafond, le goût de la poussière et de la peur encore sur ses lèvres. La guerre ne faisait aucune distinction: courage, maladresse, prudence ... tout se confondait dans la violence de l'instant.

Gabin MARTINEAU

Félix

SEUL

 

Il avait quinze ans. Il vivait dans un coin perdu de Corrèze, un hameau que personne ne connaissait vraiment. Les cartes l'ignoraient, comme si ce lieu était trop insignifiant pour figurer sur celles-ci. Quatre ou cinq fermes serrées les unes contre les autres, à côté des collines qui étaient vertes et pas trop hautes, un lac en contre-bas, dans le creux, des roseaux autour... Les vaches prenaient tout l'espace, elles bougeaient lentement, au rythme du temps qui traînait.

La guerre avait tout changé en 1914. Elle emportait les hommes un à un. Son père était parti avec son fusil, un sac lourd sur l'épaule.

Il se levait tôt, avant le soleil, par habitude. Le froid pinçait ses doigts dehors quand il nourrissait les bêtes.

Les sabots tapaient la terre mouillée, un son régulier qui résonnait. Il reconnaissait chaque vache par sa façon de respirer, pas par leur nom. Parfois, il leur parlait, des mots simples, sans importance. C'était les seuls êtres à qui il pouvait parler. Les vaches le regardaient lentement, comme si elles savaient que tout ne se dit pas.

La forge, c'était son endroit à lui. Une petite cabane sombre, avec une fenêtre sale qui laissait entrer la lumière. Les murs montraient des marques d'avant, des gestes oubliés. Il y réparait les fers à cheval, chauffait le métal jusqu'au rouge. Le marteau cognait sans arrêt. Chaque fois, c'était comme dire "je tiens encore". La chaleur lui brûlait la peau, la sueur lui glissait dans le dos. Il aimait regarder le métal fondre un peu, devenir fragile, presque vivant, avant de se raidir.

Il ne mangeait pas grand-chose, du pain dur souvent trempé un simple bouillon. Il restait debout, près de la fenêtre, à fixer la route vide en espérant que son père revienne ou que quelqu'un lui rende visite. Mais non, personne ne venait, il était seul.

Il s'était mis à apprécier les petites choses banales du quotidien, qui deviennent agréables : le café d'orge amer, la pluie qui tambourine sur le toit en taule, la brume du matin qui cache les collines, le coucher du soleil, le chant des pinsons. Ça rendait les jours un peu plus légers et plus faciles à vivre. Parfois il descendait au lac, lançait des pierres plates, comptait les rebonds sur l'eau. Toujours le même nombre d'aller, sans savoir pourquoi les pierres s'arrêtaient là. Assis. Il attendait.

L'amour, il ne l'avait jamais connu. Parfois il en rêvait comme dans les contes ou au bal du village. Il voyait les gens du bourg, les couples qui se touchent sans faire exprès, leurs voix qui changent. Lui, personne n'avait jamais prononcé son nom autrement que par habitude. Il ne savait même pas ce que ça faisait d'être choisi. Il s'était convaincu que certaines choses existaient ailleurs mais chez lui, rien ne bougeait. Pas de lampions illuminés, pas le son des accordéons, juste la musique du vent dans les arbres et le silence qui finit par gagner. Les nuits mauvaises, les poutres grinçaient, la pluie battante faisait geindre la maison. Là, dans le noir et l'absence de sommeil, il pensait aux tranchées, la boue, les cris dont parlaient les vieux. Les rares lettres reçues de son père restaient dans la boîte sous son lit. Il ne les lisait presque plus. Il savait ce qu'elles contenaient. Une fois, il avait pris une feuille pour écrire. Les mots bloquaient. Il l'avait jetée dans le feu de la forge, avait vu les lignes partir en fumée.

Les saisons se succédaient. L'hiver rendait tout plus nu, la solitude criait sous la neige Les chemins disparaissaient, le monde rapetissait à sa mesure. Il marchait des heures, seul. Il y avait toujours ces marques du passé qui meublaient son quotidien : une assiette en trop sur la table, deux bols sortis le matin. Le manteau du père, toujours là derrière la porte. Il appelait ça des routines. Mais en vrai, c'était attendre. Pas avec espoir, juste attendre.

Un soir au lac, l'eau était plate et le ciel s'y reflétait. Il resta longtemps assis. Le froid entrait dans ses habits. Il songea au père, parti si loin, aux assiettes qu'il sortait encore, au manteau immobile. Il se dit qu'il restait encore un espoir. Mais les jours passaient quand même ...

II s'occupait des animaux, vérifier les clôtures. Les vaches, égales à elles, se fichaient bien du temps qui défilait, de la guerre, de l'absence, de tout. Ça l'aidait, leur calme et leur insouciance. Avec elles, pas besoin de penser ni d'expliquer quoi que ce soit, rien à attendre non plus. Parfois, il y avait des hommes sur la route, des silhouettes épuisées, des uniformes crasseux, des visages parfois plus familiers qui se hâtaient. Ils ne s'arrêtaient pas, et lui, il évitait leurs regards.

IL savait que le monde tournait ailleurs, sans lui.

Au bourg, petit à petit l'église s'habillait de plaques toutes remplies de noms, des pères, des oncles, des voisins, des frères. À la sortie, les gens murmuraient entre eux. Il fallait rentrer avant que la nuit ne tombe.

Félix LHEUREUX

Axel

À nos souvenirs

 

 

Tous les jours se ressemblaient sauf celui où tout a basculé. C'était un dimanche mais pas n'importe quel dimanche. Un dimanche dont je me souviendrai toute ma vie.

 

Ce matin-là, mon père est venu me voir et m'a demandé de le suivre. Il est mobilisé ! Son départ est imminent! Comment vais-je me débrouiller tout seul ? Devenir l'homme de la maison sur qui on compte? La nourriture dans l'assiette va dépendre de moi. Je pense qu'à seulement quatorze ans, on ne doit pas vivre ça. Mais je suis là, je suis 1'aîné et je ne peux rien y faire sauf accepter et assumer.

Quand mon père est parti, il n'y a pas eu d'effusion. On aime la pudeur à la campagne! Et pourtant, j'aurais tellement voulu le serrer dans mes bras et lui dire combien il allait me manquer, combien je l'aimais. C'est Dimanche et je n'ai pu que suivre du regard sa silhouette s'effaçant peu à peu sur le sentier menant au village. Ma mère est effondrée. Il faut que je sois fort. Alors, j'ai travaillé dur. J'ai passé tout mon temps dans les champs à labourer, à semer, à couper, à manier la fourche du matin jusqu'au soir où m'attendait mon bol de soupe dans lequel je faisais tremper un peu de pain...

De longues années de labeur pour sauvegarder un maigre héritage et subvenir aux besoins de ma mère, de mes petits frères. Ce travail acharné qui comblait le manque et le poids des responsabilités qui pesait sur mes épaules a fait de moi bien trop tôt un homme.

Les journées sans mon père furent très dures, épuisantes et se ressemblaient toutes. J'avais pris le coup de main tout de même. Ma mère se reposait sur moi mais elle faiblissait de jour en jour et mourut quelques mois après son départ et le chagrin y fut pour beaucoup dans cette disparition prématurée.

 

Dix ans ont passé et aujourd'hui, j'ai une femme et un enfant. Mes frères sont partis faire leur vie à Paris. Je ne sais pas quand et où mon père est mort. Nous sommes dimanche, mais pas n'importe quel dimanche...un dimanche de septembre ... Un dimanche, le jour du Seigneur, paraît-il. ...

Axel CHABRIER

Avant que le jour ne finisse

 

 

Comme tous les matins, 1 allait au travail. C'était toujours la même routine. Il se réveillait avec trente minutes de retard et était obligé de courir pour ne pas rater son métro. C'était toujours la même ligne, le même trajet et le même discours pour justifier ses cinq minutes de retard. Il aurait aimé que cela change : cela faisait maintenant cinq ans qu'il vivait seul. Même après autant de temps, il n'arrivait pas à se remettre de sa rupture. 1 était persuadé qu'ils s'étaient séparés parce qu'il n'était pas assez bien. Il avait toujours eu l'impression de ne jamais être à la hauteur pour personne et qu'il finirait sa vie seul, détesté du monde entier.

Il prenait donc, comme tous les matins, la ligne huit du métro parisien, toujours aussi bondée. 1 détestait prendre le métro à cause de son anxiété sociale. Il arrivait ensuite à son travail, un hôpital près de la Concorde, et prenait l'ascenseur jusqu'au cinquième étage. Il détestait son travail, mais il l'avait choisi pour le salaire. Il n'aimait pas voir des gens mourir et souffrir sous ses yeux, mais il n'avait pas d'autre choix : il avait trop peur de partir et de ne rien retrouver ensuite.

Arrivé au cinquième étage, un jeune homme d'un ou deux ans de plus que lui se tenait debout devant l'ascenseur. En le voyant, 1 fut paralysé: c'était le plus bel homme qu'il eût jamais vu de sa vie. Il avait les cheveux bruns mi-courts et devait mesurer environ un mètre soixante-quinze. 1 ne comprenait pas ce qu'il ressentait. Il n'avait jamais vraiment fait attention au physique des gens, et encore moins à celui des hommes, mais cette fois c'était différent. Il resta immobile jusqu'à ce que les portes de l'ascenseur se referment. À ce moment-là, il se rappela pourquoi il était là.

Il alla donc dans son bureau en attendant son premier patient. Ayant quelques papiers à remplir, il ne vit pas le temps passer. Ce n'est qu'une dizaine de minutes plus tard que l'homme qu'il avait vu auparavant entra. Il était atteint d'une maladie grave, sûrement incurable. Lorsque 1 l'apprit, il fut désemparé: comment un homme si beau pouvait-il risquer de mourir si jeune? Mais il ne pouvait rien y faire, il n'était là que pour faire son travail.

1 commença donc par lui poser quelques questions pour compléter son dossier. Il lui demanda son prénom : 2. Ce prénom, 1 s'en souviendrait toute sa vie : c'était celui du bel homme mourant qu'il avait rencontré un lundi matin. Il avait toujours détesté les lundis, mais pas celui-ci. Il continua ensuite l'interrogatoire. 2 avait vingt-sept ans et mesurait un mètre soixante-douze.

À la fin de la consultation, 2 lui dit : « À bientôt. » Mais qu'est-ce que cela signifiait? 1 n'était même pas sûr de le revoir un jour. Les jours suivants, il n'arrivait presque plus à se concentrer. Il n'était même plus en retard le matin.

Il n'avait plus qu'un seul espoir : revoir 2. Au bout de seulement cinq jours, il commença pourtant à perdre espoir. De toute façon, il n'avait pas le droit de tomber amoureux d'un patient... et puis il n'était pas amoureux: il ne l'avait vu qu'une seule fois, et c'était un homme. 1 n'avait jamais rien ressenti de tel pour un homme.

Le lundi suivant, comme à son habitude, il monta au cinquième étage. Cette fois-ci, 2 était là. 1 essaya tant bien que mal de le regarder, ou au moins de croiser son regard. Il espérait secrètement qu'il soit venu voir un autre médecin, mais malheureusement, c'était bien lui qui devait assurer la consultation. Pendant celle-ci, il ne fit que bégayer, faire tomber ses stylos, ce qui fit rire 2. 1, au contraire, rougissait chaque fois qu'il l'entendait rire. Il se trouvait complètement ridicule : il n'y avait aucune raison d'être aussi stressé, 2 n'était qu'un homme comme les autres.

Après une semaine, 2 revint à nouveau. Il revenait chaque semaine et lui disait toujours « à la semaine prochaine » avant de partir. Cela rassurait 1. Il était content chaque fois qu'il le voyait, mais il se persuadait que ce n'était que parce que 2 était quelqu'un de gentil. Un matin, il lui apporta même un café. C'était la seule raison pour laquelle il était heureux de le voir, du moins c'est ce qu'il se répétait.

Un jour, au lieu de lui dire « à la semaine prochaine », 2 déclara : « Voyons-nous samedi à quatorze heures, en face de Montparnasse. J'ai envie d'apprendre à vous connaître. Ce n'est pas parce que je vais mourir que nous ne pouvons pas devenir amis. » Il lui dit cela avec un grand sourire. Il lui souriait toujours avant de partir, et c'était le plus beau sourire que 1 eût jamais vu. Son cœur se mit à battre plus vite en entendant ces mots. Il n'eut même pas le temps de hocher la tête : 2 était déjà parti.

Jusqu'au samedi, 1 ne cessa de se répéter cette phrase : « devenir amis ». Il ne comprenait pas ce qui le troublait autant. Après tout, qu'auraient-ils pu être d'autre ? Deux hommes, simplement amis. Et il ne ressentait rien de plus... du moins, c'est ce qu'il croyait.

Le samedi matin, 1 se réveilla à cinq heures trente. Impossible de se rendormir. Il fixa le plafond pendant quatre longues heures, puis commença à se préparer. Il mit près de trente minutes à choisir quoi porter, sans aucune idée de la tenue appropriée. Il finit par opter pour un simple jean et un tee-shirt blanc : quelque chose de simple, ni trop habillé ni trop négligé.

À treize heures trente, il était temps pour lui de partir, mais il hésita à s'y rendre. C'était son patient : il ne devrait pas le voir dans d'autres circonstances que professionnelles. Mais après tout, ce n'était qu'une seule fois, et seulement pour être amis, rien de plus. Il arriva avec dix minutes de retard et prit comme excuse qu'il y avait beaucoup de monde dans le métro. La vérité, pourtant, c'est qu'il avait été à deux doigts de lui poser un lapin. De toute façon, 2 ne lui en voulait pas : il l'attendait là, avec un grand sourire, celui que 1 aimait tant. 1 était tellement stressé qu'il en tremblait.

Ils allèrent dans un café, celui situé dans la tour Montparnasse. 2 lui expliqua qu'il venait souvent ici et que c'était son café préféré à cause de la vue. Ils avaient Paris tout entier sous les yeux : c'était magnifique, presque romantique. Ça ne peut pas être romantique, se répétait 1, nous ne sommes que deux amis. Ils restèrent là presque deux heures à discuter. 1 finit même par se sentir à l'aise ; il arrivait à parler sans bégayer.

Mais soudain, son ex-petite amie entra dans le café. Cela faisait cinq ans qu'il ne l'avait pas vue. Comment se faisait-il qu'il la croise si brusquement ? Le plus étrange, c'est qu'il ne ressentit plus rien pour elle. Lui qui avait été désespéré pendant cinq longues années, la revoir ne lui fit aucun effet. Il ne voulait pas qu'elle le voie, alors il dit à 2 qu'il devait partir, prétextant du travail à terminer.

Avant de se quitter, 2 proposa d'échanger leurs numéros, ce que 1 accepta avec plaisir, puis il rentra chez lui. Jusqu'au lundi suivant, il ne fit que repenser à ce rendez-vous entre amis bien sûr, entre amis. Mais il savait qu'ils n'avaient pas le droit de se revoir: leur relation devait rester purement professionnelle.

Lorsqu'ils se retrouvèrent le lundi, comme d'habitude, 2 remarqua aussitôt que 1 avait l'air tracassé. Il commençait à bien le connaître. Il lui demanda ce qui n'allait pas, et 1 lui expliqua tout. Il sentait qu'il pouvait se confier sans être jugé, et il avait raison. 2 lui suggéra simplement de changer de médecin, mais ajouta qu'il n'en avait pas envie : ils devaient devenir amis et passer du temps ensemble avant qu'il ne meure.

Mais au fond, ce n'était pas ce que 1 voulait. Lui aurait voulu quitter son travail ; il n'en pouvait plus. Il en fit part à 2 et lui avoua aussi qu'il avait toujours eu une passion pour la musique, que c'était ce qu'il avait rêvé de faire, mais que ses parents s'y étaient opposés. 2 lui proposa alors de l'aider et lui dit de lui envoyer un message s'il était intéressé. Trois jours plus tard, 1 le recontacta et accepta sa proposition. Il quitta donc son travail.

Depuis plusieurs semaines, 1 faisait des allers-retours entre son appartement et celui de 2 pour travailler ensemble. Il y avait environ une heure et demie de métro entre leurs deux logements, ce qui compliquait les choses. Comme ils vivaient tous les deux seuls, ils décidèrent finalement d'emménager ensemble.

2 habitait un petit appartement près de la tour Eiffel, au cinquième étage. Il y avait deux chambres, une cuisine, une salle de bain et un bureau où il rangeait son matériel de musique. Il avait autrefois fait partie d'un groupe qui n'avait pas duré longtemps. 1 le supplia de lui chanter une chanson, et 2 accepta. Il avait une voix d'ange : ni trop grave ni trop aiguë, simplement parfaite. 1 aimait lui aussi chanter ; il chanta donc à son tour. C'était la première fois qu'il chantait pour quelqu'un. 2 le complimenta tellement qu'il se mit à rougir. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti fier de lui.

Ils jouèrent de la musique jusqu'au lever du soleil. Cinq mois passèrent ainsi. Ils vivaient comme deux meilleurs amis. Tout était différent : au lieu de se voir une fois par semaine, ils se voyaient tous les jours. De plus, 2 n'avait plus besoin d'aller chez le médecin chaque semaine, mais seulement une fois par mois, car son état s'était un peu amélioré. Pourtant, ce mois-là, en revenant de l'hôpital, il annonça à 1 qu'il ne lui restait plus que cent quarante-trois jours à vivre. En apprenant cela, 1 fondit en larmes. 2 le serra dans ses bras, si fort qu'il pouvait sentir les battements de son cœur. Ils s'assirent par terre, l'un contre l'autre, et 2 lui tint la main jusqu'à ce qu'il cesse de pleurer. C'est à cet instant que 1 comprit: il était tombé amoureux. Amoureux d'un homme qui allait bientôt mourir.

Ils passèrent la nuit à discuter. Ils se connaissaient déjà par cœur, comme s'ils s'étaient toujours connus. Il n'y avait qu'une chose que 1 ne lui avait jamais racontée : sa rupture. Il lui confia tout. 2 ne le jugea pas, et 1 aima encore plus cette douceur constante, ce sourire qui ne disparaissait jamais.

Une semaine passa. 1 ne pensait qu'à une chose: il s'était promis d'avouer ses sentiments avant qu'il ne soit trop tard. Mais il avait peur que ce ne soit pas réciproque. Il décida d'attendre encore un peu. Peut-être que 2 ferait le premier pas. En attendant, ils répétaient une chanson qu'ils avaient écrite ensemble. Elle parlait de l'ancienne relation de 1. 2 pensait que transformer cette douleur en musique l'aiderait à guérir. Et c'était vrai : depuis qu'il l'avait rencontré, 1 allait mieux. Il voulait lui dire « je t'aime », mais se contentait de« je t'apprécie». C'est ce que disent les amis, non ?

Les jours passèrent sans qu'ils ne fassent attention au calendrier. Ils vivaient comme s'ils avaient tout le temps du monde. Jusqu'au jour où 1 réalisa que deux mois s'étaient déjà écoulés et qu'il n'avait toujours rien avoué.

Lorsqu'il ne restait plus que cinquante jours à vivre à 2, ils allèrent faire un pique-nique au parc. Ils choisirent ce jour car le cinq était leur nombre : ils s'étaient rencontrés au cinquième étage et vivaient au cinquième. Ils se promirent donc de retourner faire un pique-nique le cinquième jour avant que 2 meure aussi. 2 n'avait jamais fait de pique-nique et le temps était idéal. Ils restèrent jusqu'au coucher du soleil. Ils mangèrent et jouèrent à des jeux de société. Ils jouèrent jusqu'à ce que 1 gagne, ils avaient probablement fait une vingtaine de parties, mais il tenait vraiment à gagner et n'en pouvait plus que 2 ne gagne sans cesse. Ils discutèrent aussi beaucoup, car c'était ce qu'ils faisaient de mieux. 1 savait très bien qu'il pouvait tout dire à 2 sans être jugé, c'était ce qu'il aimait le plus.

Ils parlèrent tellement que le soleil avait fini par se coucher, mais ce n'était pas grave, car ils avaient le temps. Ils avaient le temps quand ils étaient l'un avec l'autre. Le coucher du soleil était tellement beau, c'était le plus beau que 1 ait jamais vu.

Un silence doux s'installa entre eux, un de ces silences qui n'ont rien de gênant, mais qui disent plus que n'importe quelles paroles.

D'un coup, 2 se leva et tendit sa main à 1 pour l'aider à se lever. Leurs mains étaient chaudes, mais pas moites pour autant. Tout était parfait chez lui.

Une fois levés, les deux hommes se tenaient l'un en face de l'autre. 1 ne savait pas quoi faire, il resta donc immobile. 2 le regardait dans les yeux, le regardait comme s'il comptait, comme si lui seul comptait, comme s'il était aimé, c'était ce que 1 ressentait. Il n'avait jamais vu quelqu'un le regarder de la manière dont 2 le regardait. Le temps était figé. Sans que 1 s'en rende compte, 2 se rapprocha lentement jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'à un souffle l'un de l'autre. 2 lui murmura : « je peux? » et 1 hocha simplement la tête. Les mots restaient coincés entre son cœur et ses lèvres. Il céda enfin, franchit la distance d'un souffle et posa ses lèvres sur les siennes, dans un baiser qui disait tout ce que les mots ne pouvaient pas exprimer.

Ils s'aimaient, 1 n'avait jamais autant aimé, son cœur battait rapidement. Il n'avait jamais ressenti ce sentiment avant, celui d'être réellement aimé, d'être autant désiré. 2 l'embrassa comme s'ils s'étaient toujours aimés, comme s'il avait toujours voulu ça. Ils ne furent plus que tous les deux devant ce coucher de soleil, tout était imparfaitement parfait. Ils auraient aimé que ça dure pour toujours.

Le temps d'un instant, ils oublièrent tout : leur passé, leur futur, le fait que 2 allait bientôt mourir. C'était parce qu'ils étaient tous les deux là, corps contre corps, et qu'ils s'aimaient comme peu de gens le font, simplement et avec tendresse. Leurs lèvres se séparèrent, mais leurs yeux restèrent accrochés l'un à l'autre, leurs regards liés comme si leurs âmes s'étaient cherchées toute leur vie.

Le ciel s'assombrit, la nuit tomba. Ils décidèrent de rentrer, et 2 cuisina le plat préféré de 1 pour finir la journée. Tout était vraiment parfait. Tout était toujours parfait quand ils étaient ensemble. L'anxiété de 1 disparaissait complètement lorsqu'il était avec 2.

Plus les jours passèrent, plus 1 et 2 étaient heureux ensemble. Il restait peu de temps à 2, mais ils s'aimaient comme si le temps avait accepté de les attendre. Ils occupaient leurs journées avec des choses simples : des rires, des moments calmes, des silences partagés. 2 aimait proposer des promenades sans but, des soirées décidées à la dernière minute, des réveils où rien ne pressait, et 1 ne comprenait pas pourquoi chaque instant lui paraissait soudain si important. 1 avait à nouveau l'impression que la vie valait la peine d'être vécue, il n'avait pas ressenti cela depuis longtemps.

Le quinzième jour avant la fin, ils firent du parachutisme. 2 avait toujours rêvé d'en faire ; il voulait ressentir cette sensation de voler. 1 avait un peu peur, mais il était prêt à faire n'importe quoi pour l'homme qu'il aimait. Ils montèrent dans l'avion, le cœur battant, et 2 ne cessait de sourire, les yeux brillants d'excitation. 1 serra sa main plus fort, sentant le mélange de peur et de confiance, et comprit que, pour cet instant, tout le reste n'avait plus d'importance. Lorsque l'avion atteignit l'altitude de saut, 2 se pencha vers lui et murmura : « Prêt à voler avec moi ? » 1 hocha la tête, et ensemble ils se jetèrent dans le vide. Le vent les enveloppa, glacé et puissant, et pendant quelques secondes infinies ils flottèrent comme deux âmes légères, riant, criant et se tenant l'un à l'autre. Dans ce vertige, dans cette sensation de liberté absolue, 1 sut qu'il n'avait jamais aimé ainsi, et que chaque seconde valait tout le temps du monde. Arrivés à l'altitude, 2 murmura : « Prêt à voler avec moi ? » 1 hocha la tête et ils se jetèrent dans le vide. Le vent les enveloppa et, durant quelques secondes, ils flottèrent, riant et se tenant l'un à l'autre.

Dans cette liberté vertigineuse, 1 comprit qu'il n'avait jamais aimé aussi fort.

Le dixième jour, ils ne firent rien, pas même travailler. Ils restèrent allongés, silencieux, à fixer le plafond. Parfois leurs regards se croisaient, parfois ils se contentaient de se tenir la main. C'était tout. Pourtant, dans ce silence tranquille, ils sentaient leur amour plus fort que jamais.

Comme ils se l'étaient promis, le cinquantième jour, ils retournèrent pique-niquer au parc, au même endroit. Ils jouèrent à un jeu de société ; 1 râla en perdant, et 2 ria doucement, heureux de partager ces instants simples. Du matin au soir, ils restèrent là, entre silences et éclats de rire, conscients que ces heures comptaient parmi leurs dernières ensemble.

Le lendemain, ils écoutèrent en boucle la chanson écrite à deux. Ils ne s'en lassèrent jamais: elle était devenue leur histoire, leur amour enfermé dans chaque note, un souvenir que rien ne pourrait effacer.

Le dernier jour arriva.

Celui qu'ils redoutaient tant. Avant de partir, 2 ne voulait pas faire quelque chose d'extraordinaire. Il voulait juste être aimé encore une fois, pleinement. Il insistait fortement sur le fait qu'il voulait vivre sa dernière journée comme s'il n'allait jamais mourir. Ils commencèrent la journée par retourner là où ils s'étaient rencontrés, au cinquième étage de l'hôpital où 1 travaillait. Ils ne restèrent pas très longtemps, juste le temps de recréer la scène de leur rencontre. Ensuite, ils retournèrent dans le café où ils s'étaient donné rendez-vous pour la première fois et commandèrent les mêmes boissons qu'ils avaient prises ce jour-là.

Puis ils allèrent se promener au parc, où ils admirèrent le coucher du soleil ensemble, main dans la main une dernière fois. Le ciel s'embrasait de couleurs chaudes, et chaque instant semblait durer plus longtemps qu'il ne le pouvait. Ils ne parlèrent pas, se contentant de sentir la présence de l'autre, de mémoriser chaque souffle, chaque regard, chaque sourire. 1 savait que bientôt il devrait laisser 2 partir, mais pour l'instant, il se laissait emporter par la beauté de ce moment, gravé pour toujours dans son cœur.

Ils finirent la journée par aller au restaurant, puis rentrèrent ensemble. À chaque instant, 1 avait envie de pleurer, conscient que chaque minute les rapprochait de la fin. 2, lui, ne cessait de sourire, heureux de passer ses derniers jours au côté de la personne qu'il aimait le plus au monde. Ils marchaient côte à côte, main dans la main, savourant chaque pas, chaque silence, comme si le monde s'était réduit à eux deux.

Une fois rentrés, ils s'allongèrent côte à côte, épuisés mais heureux de cette dernière journée. Le lendemain, 2 devait se rendre à l'hôpital, le lieu où sa vie toucherait à sa fin. 1 ne voulait pas y penser, mais il sentait que chaque seconde passée à ses côtés était précieuse, et qu'il devait tout savourer avant que le temps ne leur échappe.

Ils n'avaient pas vraiment peur, tellement absorbés par leurs occupations et leur bonheur partagé, ils en oubliaient presque que 2 allait mourir. Cette dernière journée était remplie de petites choses qu'ils aimaient faire ensemble, chansons, promenades, repas et la présence de l'autre rendait l'avenir lointain, presque irréel. Ce n'était pas de l'insouciance, mais une façon de vivre pleinement l'instant, comme si leur amour arrêtait le temps.

Ils s'endormirent enfin, mains enlacées, 2 posant la tête sur l'épaule de 1. Dans la pénombre, ils échangèrent un dernier murmure, une chanson inachevée, une promesse chuchotée, puis un sourire passa entre eux. Le souffle de l'un se calqua sur celui de l'autre, les doigts se serrèrent une dernière fois, et le sommeil les prit. Quand 1 ouvrit les yeux le lendemain matin, tout ce qu'ils avaient vécu, les promenades, la chanson, le coucher du soleil, leurs rires et leurs mains liées n'était plus qu'un rêve. Un rêve si vrai qu'il avait cru à chaque instant... avant de se réveiller seul dans la lumière du matin.

Emeline KESSEN

Emeline
Isaac

Ce soir-là encore, la nuit tomba sur le manoir de       À la suite du grand salon en enfilade, une pièce, où l'on pouvait distinguer une infime lueur à travers la fine ouverture de la porte. Cette pièce contrastait tellement avec le reste de la maison qui était alors plongé dans la nuit.

 

Dans ce petit boudoir où l'on se prêtait certainement facilement à la confidence, on pouvait apercevoir non loin d'une majestueuse et imposante cheminée de marbre comme l'on en faisait jadis dans les Maisons Royales. Là, au beau milieu de cette pièce bercée de silence et à peine éclairée, siégeait un fauteuil de style Louis XIV. De ce fauteuil exhalait une odeur suave de vanille. À travers les rayons diaphanes de la fumée, l'on pouvait distinguer un vieil homme assis, lisant et putunant son cigare.

Lorsque d'un coup pénétra le laquais, il se courba avec estime vers son maître, lui tendant un petit plateau d'argent avant de lui remettre un billet.

 

Intrigué de recevoir si tard une lettre, monsieur le Comte de délaissa instantanément son ouvrage et reposa dans l'angle du cendrier son cigare encore rougeoyant. Impatient, il décacheta machinalement cette curieuse lettre pour savoir ce qu'elle renfermait.

 

Était écrit sur une modeste feuille de papier jaunie à l'encre bleue :

 

Monsieur le comte, j'ai le malheur de vous informer que votre fils est mort ce 21 janvier lors d'un duel dans les alentours de St-Pétersbourg, duel qui l'oppose à Monsieur Valenstko, officier de la garde impériale. Monsieur, votre fils ne pouvait faire autrement que de se battre face à l'affront qu'il avait reçu. Je fais suivre ainsi que ses affaires quelques épars feuillets qui relatent ses derniers instants.

 

Son dévoué et fidèle servant.

 

D'emblée frappé d'effroi, le père se mit à sangloter. Quelques larmes coulèrent sur ce visage qui n'avait jusqu'alors pas connu de si grand désespoir que celui de perdre un fils. Malgré l'indicible vague d'émoi et de chagrin, le père encore meurtri s'empressa tout de même de lire ce qui fut les dernières heures de son fils :

 

Le froid qui nous environnait me glaçait le sang. Ce brouillard épais ne me permettait pas de voir la multitude qui assisterait quelques temps plus tard à ma funeste destinée. Quelques minutes plus tard, la brume s'étoffa et une nuée de flocons la remplaça. Au loin, nous entendîmes le clocher du village de   sonner les 6 h. Le néant de la nuit allait s'effacer pour faire place aux majestueux et ardents rayons du soleil. J'étais transi de froid en ce matin d'hiver. Je ne m'étais toujours pas habitué à de telles froideurs bien que cela fasse deux ans que je vivais à Petersgourg. Les premiers rayons du soleil scintillèrent sur ce lit d'un blanc immaculé. La disparition de la pénombre de la nuit et l'avènement de la lumière du jour me permirent de distinguer Piotr Valenstko. Moi qui n'avais que vingt et un ans, sans le savoir j'allais succomber sous la lame vengeresse de cet officier du très saint Tsar Alexandre Il.

Mais à cet instant, mes pensées étaient très claires, limpides : je n'avais d'autre idée que de combattre frénétiquement cet homme rustre qui me répugnait tant.

Un homme à la carrure imposante s'avança vers moi et se chargea de prendre ma pelisse, mon gilet et mon chapeau. Enfin il repartit dans cet enfer blanc sans dire mot, avec la même élégance dont il était venu. La fine chemise de coton blanc que je portais ne me permettait pas de lutter contre cette fine brise, si cinglante, qui me brûlait la peau. Désormais je n'avais opiniâtrement plus qu'une seule idée en tête, celle de commencer le plus promptement possible ce combat afin que le froid qui siégeait en moi disparaisse pour laisser place à l'agréable chaleur du duel.

Un deuxième homme vint à ma rencontre, avec la même solennité que le premier. Il me tendit avec grâce le fléau d'acier qui permettrait d'occire mon adversaire. En tout cas, à ce moment-là, j'en étais encore convaincu.

 

Ma jeunesse quintuplait des sentiments alors incontrôlés tels que la fougue d'un Hermès, la beauté d'un Apollon, la rage d'un Hercule et l'ego d'un Zeus. Souvent je m'étais octroyé le droit de bannir et d'expulser ce don de mon âme ; cette indispensable aptitude, la seule qui m'aurait permis de garder la vie sauve : l'humilité.

 

Mes dissipations cessèrent lorsque les rayons incandescents du soleil réfléchirent sur l'acier de l'épée que l'on venait de me donner.

Après quoi, une voix rauque à l'orée du bois rompit le silence monacal qui régnait dans cette plaine morose. Un homme déclama de façon rigoureuse un discours qui énonçait les règles de cette lutte codifiée dans laquelle j'allais me jeter avec ardeur sans vraiment savoir ce que cela représentait vraiment.

Le son de la voix de cet homme était pour moi alors presque imperceptible tant j'étais absorbé par mes pensées les plus abyssales. Les interrogations les plus lointaines se mêlaient à d'impénétrables doutes. De fait, le discours du maître de ce jeu n'atteignait pas mes oreilles. Je restais imprégné de mes réflexions. Je préférais imaginer cet affrontement comme parfois je le rêvais, comme je l'avais souvent lu à travers les romans de Balzac, de Dumas ou encore à travers la poésie slave de Pouchkine. Je préférais concevoir cette escarmouche de façon fantasmée et idéale plutôt que de m'affronter à l'âpre lucidité et à la froide réalité.

 

Après toutes ces dissipations, je venais de prendre conscience que l'homme que j'étais, ou croyais être, n'était pas infaillible. Malgré un ego surdimensionné et un orgueil démesuré, un éclair de lucidité venait de me frapper : je n'étais qu'un enfant capricieux et vaniteux qui avait fait une énorme erreur, et Dieu sait que j'en éprouverais les amères conséquences.

 

À ce moment-ci, le silence se fit dans l'assemblée. Mes deux témoins me regardèrent avec inquiétude, et je compris que la confiance que je plaçais jusqu'alors en moi et qui faisait ma force ne suffirait pas à venir à bout de ce vigoureux et redoutable soldat que j'avais dédaigneusement sous-estimé.

 

Un homme approcha. Ses lourds pas le trahirent dans cette sensible neige ; il s'arrêta et tendit à hauteur de vue une canne d'ébène.

 

Enfin je rencontrai le regard de Piotr et j'y vis les ténèbres. Le juge du duel tira son gousset, les cloches sonnèrent 6 h 30, le fer se croisa.

Nous nous jetâmes avec fougue dans cette bataille exaltée. Je me battais tel un lion, avec ardeur, avec frénésie. Je courais de part en part de cette clairière immaculée en laissant derrière moi de fines traces dans cette légère poudreuse. Piotr, apprivoisé à l'agilité militaire, ne me lâchait pas d'une semelle ; je sentais, malgré l'intensité de la cohue, son souffle.

L'entrechoquement des sabres rompait par intermittence la paix de cette campagne enneigée.

 

Soudain Piotr commit une faute, et l'on vit couler le long de son échine une splendide larme écarlate qui tachait son linge. La vue de ce premier sang m'enchanta. Les hostilités reprirent. Il ne fallut que quelques agitations pour que, je ressente de nouveau l'âpre sensation du glacial. Pétrifié, je constatai une gêne qui engonçait ma poitrine : l'heureuse rapière du héraut venait de me lacérer la poitrine. Chancelant, je titubai, la tête tournée vers le ciel, léger que j'étais. Comme évaporé, je regardai la neige ; alors je vis ruisseler à l'extrémité de mon index de somptueuses gouttes pourpres qui perlaient avec élégance ce sol immaculé. Éreinté, je m'effondrai dans ce grand lit froid, bercé comme un chérubin dans les bras angéliques de Morphée.

 

Lamentablement, je me réveillai quelques temps plus tard sur une inconfortable paillasse dans une modeste isba. Alors mon ami accourut vers moi ; Je ne pus lui parler sans glairer d'épaisses billes de sang coagulé. Nul doute sur mon état. Je vivais les dernières heures d'une courte mais intense vie, j'agonisais !

 

Je compris que la vanité m'avait conduit sur ce chemin macabre. Je me résolus de faire venir l'homme vêtu de noir dont j'avais refusé les services avant le duel. Attendant sa venue, je décidai de dormir un peu, mais l'effroyable angoisse de ne jamais me réveiller de cette intermède ne me quittais pas. Je restai alors éveillé jusqu'à voir un homme pénétrer par l'embrasure de l'isba. Je le suppliai de venir à mon chevet. C'était un homme blond à la carrure imposante pour un curé ; il traînait avec tant de mal sa pauvre soutane surannée. Il s'approcha timidement et sans que je ne lui parle il comprit que l'homme que j'étais, l'hérétique avec cette vie si dissolue qui était la mienne, voulait mettre ses affaires en ordre avant de paraître devant le bon Dieu. Espérant atteindre un royaume inatteignable pour les âmes corrompues. J'expliquai à ce pauvre hère mon histoire, mes préoccupations et mes craintes.

 

Toute mon existence j'avais douté, bafoué, parfois blasphémé, et je m'étais considérablement éloigné de son chemin et de ses desseins, enfin de sa révélation et de son existence ; fallait-il que je fusse expirant pour enfin croire en son existence?

 

Dans les tréfonds de l'isba, un moujik faisait bouillir du thé. Un autre alimentait l'âtre avant que l'abbé puisse me confesser et me donner l'extrême-onction. Je fis amener le samovar ; je bus avec difficulté cette boisson.

 

Le prêtre sortit de la poche de sa soutane décrépie un modeste bréviaire qu'il ouvrit avec une infinie délicatesse. Il alla chercher dans le sanctuaire de son âme le plus simple recueillement pour invoquer quelques prières. Enfin il se pencha vers moi avec déférence et demanda s'il pouvait faire son office. Je fis sortir ces pauvres moujiks. Nous amorçâmes un long conciliabule. Je lui expliquai avec la plus grande aisance ma situation qui était des plus délicates. Le curé écoutait avec la plus grande piété mon long monologue. Puis, d'une voix posée, il me dit:

 

Monsieur, en vous écoutant, j'ai compris que vous étiez l'une de ces âmes égarées le plus loin possible des voies de notre Seigneur Jésus. Cependant, je vois que vous êtes enclin à effectuer le plus grand des repentirs car vous reconnaissez que vous êtes un éternel pécheur, et en vous écoutant j'ai compris que vous avez subi les plus alarmantes tribulations. Néanmoins, mon fils, je ne peux vous absoudre de toutes vos fautes si vous ne regrettez pas vos offenses. Mon fils, nous parlons d'offenses très aiguës : ce n'est pas une ordalie dans laquelle vous vous êtes jeté tête baissée mais un duel judiciaire où vous étiez guidé, possédé par votre vanité et votre orgueil. Si vous ne renoncez à aucun de ces abominables actes, mon fils, j'ai le regret de ne pouvoir exercer les pouvoirs que notre Seigneur Jésus m'a confiés pour sa plus grande gloire.

Abattu par cette réponse qui ne me plaisait guère, je pris une décision qui aurait certainement mérité moins de hâte et une plus grande méditation. Je réfutai (en disant) :

 

Monsieur l'abbé, croyez-moi des plus sincères et n'y voyez aucune provocation si je vous réponds promptement. Je ne peux renoncer à ce qui m'a animé pendant tant d'années depuis mon arrivé à Pétersbourg. J'abandonne mon salut, mon âme au diable et décline tout acte de contrition, et j'abandonne l'idée d'accéder à cette Jérusalem éternelle, puisque je dois me confronter à ce dilemme cornélien : mon âme ou rejeter celle que j'aime tant. Je peux me battre perpétuellement contre le diable mais je ne peux renier cette femme que j’adore ; je peux être le digne héritier de Sysiphe mais ne peux étouffer le feu inextinguible de mon amour pour elle. Je ne veux ni salut, ni absolution, ni rémission, ni miséricorde, mais je ne souhaite que son amour, son bonheur, sa gaieté et défendre par-dessus tout son honneur. Devrais-je livrer mon indigente âme pour sceller notre amour dans l'éternité, je le ferai. Je vous prie de m'excuser de vous avoir fait venir pour rien, mon père, mais je pense avoir trop tardé. À l'instant où je vous parle, mon souhait est de : m'éteindre paisiblement auprès de cet ange voluptueux, enlacé dans ses bras, sentir pour la dernière fois son parfum si suave, être bercé de son affection, de son amour, croiser son regard angélique, sentir pour l'ultime fois ses délicates lèvres toucher les miennes, l'enlacer avec la plus grande passion, et lui adresser mes ineffables dernières paroles pour lui prononcer à quel point je la chéris, je l'adore, je l'idéalise, je la vénère, je l'adule, et enfin à quel point je l'aime.

 

Je quittais cette isba après ces simples mots. Les moujiks me portèrent avec délicatesse jusqu'à la kibitka. Je remerciai puis fis mes adieux à ce saint que je ne pourrai malheureusement jamais revoir. On me donna une touloupe en peau de loup et une tsinovka. J’aboyai, gueulai à tout bout de champ sur le moujik qui me servait de conducteur afin qu'il allât plus vite, conscient de ma mort imminente. Chargé comme un bœuf dans cette kibitka délabrée. J'avais demandé des feuilles et de l'encre pour conter mes dernières heures à ma dulcinée, afin qu'elle sache le déroulé de cette funeste journée où, certes mené par mon orgueil, je croyais être en capacité d'affronter cet homme. Mourant pour laver cette avanie qu'elle avait si douloureusement subie.

 

Cette course contre la mort m'effrayait. J'avais peur de ne pouvoir lutter jusqu'à la fin et j'étais épouvanté à l'idée de ne pouvoir la contempler une dernière fois.

 

Je m'empressai de mettre par écrit tous mes ultimes désirs, et mes dernières confessions, et avec toute la sensibilité et l'élégance qui lui étaient dues, j'écrivais à quel point je l'aimais.

Je n'arrivais à transcrire, mes pensées confuses, mes phrases truffées de fautes, d'aberrations et d'absurdités. Ma graphie était illisible, le papier imprégné d'encre et de vulgaires traces souillaient mon récit.

Transi par le froid de la nuit tombante, j'étais plongé dans un état de léthargie, mon corps presque inanimé, je balbutiais, je délirais.

Je contemplais le ciel où l'on pouvait distinguer les premières étoiles de la nuit, et cela m'inspirait. Bercé par la kibitka, avec afflictions, à bout de souffle, dans un calvaire assez consternant, je déclamais ces derniers mots à mon plus grand ami de cœur. Comprenant que je n'arriverais pas au bout de ce périple. Expirant, succombant, souffrant mais en aimant, je récitai :

 

Ma Chère Anna

 

Je meurs pour ma belle, la conscience pure. Pour mon ange, je livre mon âme à Satan, pour mon adorée je me tue. À la vie je préfère son honneur, résolument je dégaine mon épée pour laver cet exécrable affront. Je terrasse le vil, le couard, l'infâme, le laid. Enfin je meurs vite, je fais un beau cadavre pour être le fervent défenseur du panache, de l'honneur, du noble, de l'aristocratique, du sublime et de l'amour.

Isaac JALOWOI

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